Voyage au pays de Ronsard



C’est un lieu absolument charmant, bucolique, et poétique, grâce à l’ombre de Pierre de Ronsard qui hante chaque parcelle de jardin, et chaque pierre du prieuré. Dès l’entrée qui commence par la boutique, vous pouvez sentir une odeur de rose et régaler vos Oreilles au son des musiques d’époque. Au début de sa vie Ronsard était page et connaissait les raffinements de la cour. Nous attendons notre guide auprès des rosiers qui ont à leurs pieds des ardoises avec des extraits de poèmes.

L’implantation d’un édifice religieux est attesté depuis le VIe siècle, même si les premières mentions, dans les sources, ne remontent qu’à 922. L’Hermitage d’Hervé, trésorier de Saint-Martin (1014-1018), était à l’abandon quand Béranger y fit une retraite en 1075. La collégiale Saint-Martin y établit un prieuré à partir de 1092 pour 5 chanoines, désireux de suivre la règle de Saint Augustin.

La tradition prétend que l’évêque Grégoire de Tours apporta avec lui, en 573, des reliques de St Cosme et de St Damien (saints thaumaturges c’est-à-dire guérisseurs). Plus sûrement, on sait que l’un des 4 chemins menant à St Jacques de Compostelle partait de Tours. Les remparts carolingiens enserraient un espace trop petit pour accueillir tous les pèlerins, aussi le prieuré, à partir de sa création officielle en 1012, devint pour eux une auberge appréciée.

En 1480, les prieurs sont nommés directement par le roi : système de la commende (commandare > confier). Le prieur, qui est rétribué, n’est pas tenu de résider dans son prieuré.

Louis XI (résident au Plessis-Lès-Tours, juste à côté) finança la réfection de l’église à la fin du XVe siècle, mais ce prieuré reste célèbre par la présence à sa tête du poète Pierre de Ronsard. Il de Charles IX la commende du prieuré de St Cosme et la conserve jusqu’à sa mort en 1585. Il a en commende les prieurés de : Croixval, Sarceau, St-Gilles, Montoire, Talcy.  Il fit à St Cosme de fréquents séjours. Il y reçut notamment les visites de Catherine de Médicis, Charles IX, ainsi que du futur Henri III. Il reçut aussi Cassandre, offrait des melons (appelés pompons) et des fruits de son verger à ses visiteurs.

Lui qui partageait sa vie entre la poésie, les promenades, les prières et le jardinage, avait trouvé dans cette propriété un lieu paisible, source d’inspiration.

L’œuvre de Ronsard est une réflexion sur l’inspiration et la nature du travail poétique. Quatre fureurs permettent à l’homme de s’élever au-dessus de son humanité bornée et éphémère : bachique, amoureuse, prophétique, poétique. C’est bien sûr cette dernière, la fureur d’Apollon, que Ronsard place au-dessus des autres.

La plupart des bâtiments ont disparu à partir de 1742, date de la suppression du prieuré, ajouté à la vente du domaine en 1791. L’ensemble de la ville de Tours fut aussi largement bombardé en 1944, pour atteindre ses nombreux ponts ; le site, proche de la Loire, en fit également les frais.Ce lieu a un triple intérêt de visite : les vestige romans d’un immense ensemble, une maison d’écrivain, vouée à un des plus grands poètes français, un jardin consacré à la culture de la rose.

La maison du prieur est visitable. Construite à la fin du XVe siècle, permet d’entrer dans l’intimité du poète, mobilier Renaissance dont le cabinet qu’il utilisait pour écrire ses œuvres. Il faut noter une formidable maquette de l’ensemble du prieuré avant destruction.

On se rend alors compte de l’importance du lieu. Le premier étage est consacré à la vie de Ronsard à Saint Cosme, avec notamment le bureau ou il a composé ses Derniers vers, avant de mourir. Son cabinet de travail (sa librairie) était une loggia à pans de bois qui donnait sur le chevet de l’église. Ronsard y écrivit les Sonnets à Hélène et La Franciade. Ci-dessous, 3 vues de l’intérieur de ce cabinet.

  

D’un côté, des gravures de Baïf, de Rémi Bellau, d’Etienne Jodelle, de Du Bellay et de Ronsard; de l’autre celles de Dorat et de Pontus de Tyard.

Vous pourrez également monter voir les charpentes du logis.De l’église du prieuré, il ne reste qu’une partie du chœur, avec notamment un morceau du déambulatoire avec deux de ses trois chapelles rayonnantes.

Il est notamment possible, dans la première chapelle, d’apercevoir du faux-joint, assez bien conservé.Dans le chœur git encore les reste du poète, mort en ce lieu en 1585. Pierre de Ronsard fut inhumé dans le chœur de la chapelle conformément à ses souhaits. En 1933, grâce à une fouille, on retrouva les restes du poète et on les réintégra dans un cercueil de chêne, sous une nouvelle dalle funéraire, avec pied de roses rouges et cep de vigne dans le gazon proche. Des études attestent qu’il s’agit bien de Pierre de Ronsard.

Vos pas peuvent ensuite vous mener dans l’ancien cloître, dont ne subsiste que le puits elliptique et la fontaine d’ablutions des chanoines. Le réfectoire donne lieu aujourd’hui à de fréquents concerts et spectacles. Seule la chaire, toute en pierre, rappelle l’ancienne fonction de cet énorme bâtiment.

A côté se tient l’ancienne hôtellerie, transformé en bibliothèque par les Amis de Ronsard, l’occasion de revenir sur la vie passionnante du poète.Ils organisent des rencontres et des spectacles et là ils proposent un concours de sonnets auquel je pense participer. L’autre attrait de la visite est bien sûr la déambulation dans les nombreux jardins. Le Conseil Général d’Indre-et-Loire, propriétaire des lieux, a transformé ce lieu en un magnifique centre de culture de la rose, si chère à Ronsard. Honnêtement, l’association est très heureuse. Les centaines de pieds, disséminés partout, donnent au lieu un aspect bucolique, romantique, et même poétique. Il est d’ailleurs possible de lire, au hasard du parcours des vers que Ronsard a consacré à sa fleur favorite. Le temps de cette découverte (comptez au moins 1h30 à 2h pour s’imprégner comme il faut… c’est un site qui mérite de prendre le temps), le visiteur se trouve comme hors du temps, dans un sublime jardin, cerné par la poésie de Ronsard, qui ajoute sérieusement à la magie des vestiges romans d’un prieuré historiquement important en Touraine.

Afin de valoriser le site, de rappeler son amour des roses et de l’évolution des jardins, il fut décidé en 1988 la création de jardins sur deux hectares s’inspirant des jardins d’abbayes et de la Renaissance. La   rose y est maîtresse bien sûr.

Chaque année, les Journées de la rose en juin évoquent la célèbre formule : ‘Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.’

Vers la fin de la première semaine de décembre 1585, Ronsard, alors âgé de 61 ans, alité à Croixval et très malade (arthrite), fit préparer son coche en osier pour rejoindre St Cosme « afin de jouir de cette dernière félicité d’y mourir et d’y être enterré ».Le temps est si abominable qu’il doit attendre 3 jours pour prendre la route. Le coche progresse lentement dans les chemins boueux et la pluie glacée : un paysage funèbre où tournent des corbeaux, le pays de l’enfance qui s’éloigne dans cette « meschante nuict d’hyver ». Quarante-cinq kilomètres parcourus en 3 jours. A 5h du matin, un dimanche de la mi-décembre, il entre dans la cour de St Cosme. Il a le temps de revoir son verger, ses rosiers, ses buis, son potager, puis il se couche.

Il s’éteint quelques heures plus tard, le 27 décembre, vers 2h du matin.

      

Je n’ay plus que les os, un Schelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
~~~~~~~~~~~~~~~
Apollon et son filz deux grans maistres ensemble,
Ne me sçauroient guerir, leur mestier m’a trompé,
Adieu plaisant soleil, mon œil est étoupe,
Mon corps s’en va descendre où tout se desassemble.
~~~~~~~~~~~~~~~~
Quel amy me voyant en ce point despouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lict et me baisant la face,
~~~~~~~~~~~~~~~~
En essuiant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,
Je m’en vay le premier vous preparer la place.

Derniers vers, sonnet 1

Cassandre l’a oublié. Marie est morte depuis longtemps. Hélène se distrait à la Cour. Le 22 décembre, il dicte son testament. Le 26, il dicte deux sonnets et une dernière épitaphe :

Quoy mon ame, dors tu engourdie en ta masse ?
La trompette a sonné, serre bagage, et va
Le chemin deserté que Jesuchrist trouva,
Quand tout mouillé de sang racheta nostre race.
~~~~~~~~~~~~~~~
C’est un chemin fâcheux borné de peu d’espace,
Tracé de peu de gens que la ronce pava,
Où le chardon poignant ses testes esleva,
Pren courage pourtant, et ne quitte la place.
~~~~~~~~~~~~~~~
N’appose point la main à la mansine, apres
Pour ficher ta charue au milieu des guerets,
Retournant coup sur coup en arriere ta vüe :
~~~~~~~~~~~~~~~
Il ne faut commencer, ou du tout s’emploier,
Il ne faut point mener, puis laisser la charue.
Qui laisse son mestier, n’est digne du loier.

Il faut laisser maisons et vergers et jardins,

Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,

Et chanter son obseque en la façon du Cygne,

Qui chante son trespas sur les bors Maeandrin

~

C’est fait j’ay devidé le cours de mes destins,
J’ay vescu, j’ay rendu mon nom assez insigne,
Ma plume vole au ciel pour estre quelque signe
Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.
~
Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il estoit, plus heureux qui sejourne
D’homme fait nouvel ange aupres de Jesuchrist,
~
Laissant pourrir ça bas sa despouille de boüe
Dont le sort, la fortune, et le destin se joüe,
Franc des liens du corps pour n’estre qu’un esprit.

A son âme

Amelette Ronsardelette,

Mignonnelette doucelette,

Treschere hostesse de mon corps,

Tu descens là bas foiblelette,

Pasle, maigrelette, seulette,

Dans le froid Royaume des mors :

Toutesfois simple, sans relors

De meurtre, poison, ou rancune,

Méprisant faveurs et tresors

Tant enviez par la commune.

Passant, j’ay dit, suy ta fortune

Ne trouble mon repos, je dors.

(poème mis en musique par Maurice Ravel, cestuy-là qui a mis aussi en musique les chansons madécasses d’Evariste de Parny )

Vous l’aurez compris, nous avons été comblés, et vous les serez aussi, je l’espère.


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